O FIL DES SENS

Trouble de l’oralité chez le tout petit

L’oralité est au cœur du développement du jeune enfant. Elle englobe tout ce qui touche à la bouche : l’alimentation, bien sûr, mais aussi la respiration, les sensations, la communication, l’exploration et le lien affectif. Lorsque l’un de ces aspects se dérègle, on parle de trouble de l’oralité. Ce trouble peut se manifester par des difficultés alimentaires, mais aussi par une hypersensibilité tactile, des refus sensoriels, des difficultés de succion ou de mastication, ou encore une aversion pour certaines stimulations autour de la bouche.

Les études disponibles estiment que 20 à 25 % des enfants sans autre trouble associé présentent un trouble de l’oralité. Ce chiffre doit toutefois être interprété avec prudence, car la recherche sur ce sujet reste encore limitée et les méthodes d’évaluation varient d’une étude à l’autre.

Qu’est‑ce qu’un trouble de l’oralité ?

Un trouble de l’oralité correspond à une difficulté persistante dans l’exploration, la tolérance ou l’utilisation de la bouche. Il peut toucher :

  • la succion,
  • la déglutition,
  • la mastication,
  • la respiration,
  • la tolérance sensorielle,
  • l’exploration tactile,
  • la communication orale,
  • ou la gestion des textures et des sensations.

Le trouble de l’oralité inclut le trouble de l’oralité alimentaire, mais ne s’y limite pas. Un enfant peut, par exemple, refuser certaines textures alimentaires et refuser de se brosser les dents, de mettre un objet en bouche, ou même de toucher certaines matières.

Comment se manifeste un trouble de l’oralité ?

Les signes varient selon l’âge et le profil de l’enfant. Chez le nourrisson, on observe parfois une succion difficile, une fatigue importante pendant les repas, des pleurs, un refus du biberon ou des haut‑le‑cœur répétés. Une étude de Lau (2015) montre que 40 % des prématurés présentent des difficultés de succion‑déglutition.

Au moment de la diversification, certains enfants rejettent la cuillère, refusent les morceaux, présentent une hypersensibilité marquée ou vomissent facilement. Les recherches en intégration sensorielle indiquent que 30 à 40 % des enfants ayant une hypersensibilité tactile présentent aussi des difficultés orales (Miller et al., 2007).

Chez l’enfant plus grand, l’alimentation peut rester limitée, mais on observe aussi d’autres signes : refus de se brosser les dents, aversion pour certaines textures non alimentaires, hypersensibilité autour de la bouche, difficultés à souffler, à lécher, à explorer.

Ces comportements ne sont jamais des caprices. Ils expriment un inconfort réel, sensoriel, moteur ou émotionnel.

🌼 D’où viennent ces difficultés ?

Les causes sont souvent multiples et intriquées. Certains enfants perçoivent les sensations de manière amplifiée, on parle d’hypersensibilité sensorielle : goûts, textures, températures, odeurs, contact autour de la bouche. La bouche devient alors un espace difficile à tolérer.

L’immaturité ou un trouble moteur peuvent rendre la succion inefficace, la langue peu mobile, la mastication insuffisante, des difficulté à coordonner respiration et déglutition. La coordination succion‑déglutition‑respiration est l’une des compétences les plus complexes du nourrisson (Wolf & Glass, 1992).

Les antécédents médicaux telle que la Prématurité, le reflux gastro‑œsophagien, frein restrictif, hospitalisation précoce. Jusqu’à 70 % des bébés sondés peuvent développent ensuite une hypersensibilité orale (Thoyre et al., 2012).

Les expériences négatives telles que des douleur lors des repas, des soins invasifs, une intubation, des épisodes de suffocation ou de vomissements peuvent favoriser l’apparition de trouble de l’oralité.

Les enfants ayant un trouble neurodéveloppemental (TDAH, autisme,trouble du langage, prématurité sévère…) sont beaucoup plus susceptibles de présenter un trouble de l’oralité : jusqu’à 80 % d’entre eux rencontrent des difficultés orales ou alimentaires même minimes.

Pourquoi est‑ce important de repérer un trouble de l’oralité ?

Un trouble non accompagné peut entraîner :

  • une croissance ralentie,
  • des carences,
  • une anxiété autour des repas,
  • une relation parent‑enfant fragilisée,
  • une aversion durable pour certaines sensations,
  • des difficultés sociales (repas en collectivité),
  • un risque de troubles alimentaires plus tard.

Les études montrent que plus la prise en charge est précoce, plus les progrès sont rapides et durables (Rommel et al., 2003).

Comment l’orthophoniste peut accompagner un trouble de l’oralité ?

L’orthophoniste spécialisé en oralité propose une prise en charge douce, progressive et centrée sur le plaisir. L’évaluation explore la succion, la déglutition, la respiration, la motricité oro‑faciale, le profil sensoriel, l’histoire alimentaire et les réactions émotionnelles. Le travail sensoriel permet à l’enfant de réconcilier sa bouche avec les sensations : exploration tactile, massages oro‑faciaux, stimulations douces, jeux de vibration, découverte progressive des textures. La rééducation motrice concerne la succion, la fermeture labiale, la mobilité de la langue, la mastication ou la coordination respiration‑déglutition. L’exposition progressive aux aliments ou aux sensations orales se fait sans contrainte, dans le respect du rythme de l’enfant. L’accompagnement parental est essentiel : postures, rythmes, matériel, stratégies d’apaisement, guidance émotionnelle.

Comment aider son enfant en douceur ?

Les délais d’attente avec un professionel de santé sont parfois long. En attendant, voici quelques pistes sécurisantes, douces et validées.

🌼 Pour un bébé (moins de 6 mois)

(sans forcer, sans chercher la performance, et toujours dans le respect du rythme du bébé)

Stimulation autour de la bouche (extra‑orale)

Avant de toucher la bouche, on travaille autour. Les bébés très sensibles ont besoin d’une approche progressive. Ces gestes aident le bébé à tolérer le contact sans stress.

  • Caresser doucement les joues, le menton, les lèvres avec la pulpe des doigts.
  • Faire de petits cercles autour de la bouche.
  • Effleurer du centre vers l’extérieur pour aider à la détente.
  • Utiliser un tissu doux ou une lingette tiède pour varier les sensations.

Jeux de pression douce

Les pressions légères et régulières sont souvent mieux tolérées que les effleurements. Cela aide à organiser les sensations et à diminuer l’hypersensibilité.

  • Poser la main entière sur la joue quelques secondes.
  • Maintenir une pression douce sous les lèvres.
  • Soutenir les joues pendant la tétée pour aider la fermeture labiale.

Exploration avec les mains

Avant d’accepter quelque chose dans la bouche, un bébé doit souvent pouvoir explorer avec les mains.

  • Laisser toucher une lingette tiède, un tissu texturé, un anneau de dentition.
  • Proposer des objets très simples : cuillère froide, anneau lisse, hochet souple.
  • Laisser le bébé porter l’objet à la bouche s’il le souhaite, sans guider sa main.

Stimulation orale très douce (si le bébé l’accepte)

Toujours en respectant les signaux du bébé. L’objectif n’est pas de “faire entrer quelque chose”, mais de rendre la zone familière.

  • Effleurer les lèvres avec un doigt propre ou une tétine.
  • Proposer un anneau de dentition souple et froid.
  • Laisser le bébé mordiller ses doigts ou les vôtres (proprement).
  • Toucher la lèvre inférieure pour encourager l’ouverture de la bouche.

Travail sur la succion non nutritive

La succion est un pilier de l’oralité. Cela aide à renforcer la coordination succion‑déglutition‑respiration.

  • Proposer une tétine si le bébé l’accepte.
  • Laisser le bébé sucer un doigt propre (pulpe vers le palais).
  • Proposer des moments de succion en dehors des repas pour diminuer la pression.

Ambiance apaisée autour des repas

Un bébé sensible perçoit tout. Un bébé détendu mange mieux.

  • Lumière douce, peu de bruit, pas de stimulation excessive.
  • Tenir le bébé contre soi pour renforcer la sécurité.
  • Suivre son rythme : pauses, lenteur, signaux d’arrêt.

Travail postural

Un bébé bien installé est un bébé qui peut mieux coordonner ses gestes, ce qui influera également sur la succion

  • Maintenir une position semi‑assise, stable et contenante.
  • Soutenir la nuque sans la bloquer.
  • Éviter les positions trop allongées.

🌼Pour un enfant de plus de 6 mois :

Travailler les mains avant la bouche

L’exploration tactile prépare l’oralité. Proposer eau, mousse, graines, sable magique, tissus, pâte à modeler.

Favoriser une posture stable

Un enfant bien installé mange mieux. Assise stable, pieds posés, buste légèrement incliné.

Introduire les textures progressivement

Proposer des stimulations douces

Massages autour de la bouche, jeux de vibration, comptines avec mouvements des lèvres.

Varier les expériences sans insister

Présenter un aliment ou une texture sans demander de goûter. L’exposition répétée est un facteur clé d’acceptation.

Le trouble de l’oralité est un chemin parfois déroutant pour les familles. Il bouscule les repères, transforme les repas, questionne les sensations et peut susciter inquiétude ou incompréhension. Pourtant, derrière ces difficultés se cache avant tout un enfant qui cherche à composer avec un monde sensoriel trop intense, trop complexe ou trop nouveau pour lui.

Comprendre l’oralité comme un ensemble de compétences — sensorielles, motrices, émotionnelles et relationnelles — permet de regarder l’enfant autrement : non pas comme un petit qui “refuse”, mais comme un être en construction qui a besoin d’être accompagné avec douceur, patience et sécurité.

Les recherches montrent que ces troubles sont fréquents, qu’ils ont des causes multiples, et surtout qu’ils évoluent très favorablement lorsque l’enfant bénéficie d’un environnement adapté et d’un accompagnement bienveillant. Chaque petite progression compte : un toucher accepté, une texture explorée, un geste tenté, un repas vécu sans tension.

Le rôle des parents est essentiel, non pas pour “faire manger”, mais pour offrir un cadre rassurant, stable et respectueux du rythme de leur enfant. Le rôle des professionnels est d’apporter compréhension, outils et soutien. Ensemble, ils permettent à l’enfant de retrouver confiance en sa bouche, en ses sensations et en ses capacités.

Chez O fil des sens, nous accompagnons les familles dans une approche sensorielle, bienveillante et respectueuse du rythme de l’enfant. Nos ateliers permettent d’observer le profil sensoriel de l’enfant, de proposer des expériences adaptées et de soutenir les parents dans un quotidien parfois éprouvant. Nous travaillons en complémentarité avec les orthophonistes, psychomotriciens, ergothérapeutes et pédiatres pour offrir un accompagnement cohérent et sécurisant.

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